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Le « big data » est-il devenu « too big » ?

La récupération, le stockage et l'analyse des données personnelles ont connu des avancées exceptionnelles ces cinq dernières années. L'assurance de demain
1 déc. 2015

La récupération, le stockage et l'analyse des données personnelles ont connu des avancées exceptionnelles ces cinq dernières années. C'est une véritable révolution qui va plus loin que la simple technologie et bouleverse en profondeur nos habitudes et nos modes de vie. C'est pourquoi ce fantastique gisement d'innovation suscite aussi des inquiétudes, sur la confidentialité notamment.
Le « big data » est-il devenu « too big » ?
Notre dossier pour comprendre les enjeux et définir les pistes d'avenir, loin des idées reçues.

3 questions à Eric Lebigot et Anthony Goldbloom

Big data, une source d'innovation... et d'inquiétudes?

Aujourd'hui, l'écrasante majorité des services que nous utilisons au quotidien fonctionnent grâce aux données. Qu'est-ce que ce modèle change ? Pourquoi s'est-il imposé ? Et doit-on se méfier d'un service que nous contribuons à alimenter et améliorer ?
Regards croisés de deux experts : pour Anthony Goldbloom, CEO de Kaggle, une entreprise qui organise des compétitions d'analyse de données ouvertes à tous, le big data s'apprête à révolutionner tous les secteurs de l'économie. Eric Lebigot, Chief Data Scientist au Groupe AXA, y voit une opportunité de proposer des services plus personnalisés tout en veillant au respect de la vie privée. Le point en trois questions.

Pourquoi les données personnelles ont-elles explosées ? Qu'est-ce qui explique le phénomène big bata ?

Eric Lebigot : La génération de données diverses n’est pas récente mais elle a été fortement accrue par l’avènement du numérique, la démocratisation d’internet et l’apparition de nouveaux services en ligne sur lesquels les clients laissent de plus en plus d’information. La multiplication des usages et des interactions crée chaque seconde une masse de données qu’il est aujourd’hui possible d’exploiter grâce à l’accélération technologique et aux nouvelles techniques qu’elle rend possible, notamment le machine learning.
Le phénomène Big Data est ainsi généralement défini par les “3V” : le volume, la vitesse et la variété des données, ce qui crée de nouveaux enjeux pour les entreprises (en particulier pour accéder aux données, les stocker et les analyser).

Anthony Goldbloom : De plus, nous sommes désormais capables de stocker ces datas, donc de constituer des bases de plus en plus riches. La technique pour les analyser a considérablement progressé. Les données sont plus nombreuses, mieux stockées et mieux analysées : c'est l'origine du phénomène big data.

Pourquoi les données ont-elles aujourd'hui tant de valeur ?

EL : Les données actuelles ont la valeur de filons encore inexploités et constituent aujourd’hui un véritable avantage compétitif. Ces filons d'information sont de surcroît aujourd'hui enrichis par de plus en plus de données accessibles à tout un chacun (météo,…), ainsi que par celles que des entreprises diverses peuvent échanger. De fait, l’enrichissement des données désormais disponibles combinée à la puissance des machines et des techniques prédictives permet aujourd’hui aux entreprises d’affiner leur connaissance des besoins clients pour développer de nouveaux produits et services.
De plus, dans le cas d’un assureur comme AXA, l’analyse poussée de données nous permet de mieux comprendre les risques auxquels font face les clients. Ceci permet par exemple des estimations plus fines du risque encourus par nos assurés, pour établir des tarifs compétitifs, ou encore le renforcement de la prévention en cernant avec plus de précision des situations complexes, comme par exemple l’exposition aux catastrophes naturelles.

AG : En effet, les datas sont une source d'innovation. Aujourd'hui, des data scientists (spécialistes de l'analyse de données) peuvent trouver des solutions à des questions de santé par exemple, avant même des professionnels du secteur médical. C'est, selon moi, l'un des points essentiels de la révolution big data : elle est fondamentalement méritocratique. La meilleure solution l'emporte, pas le meilleur diplôme ou la notoriété d'une marque. Tous ceux qui s'en sentent capables peuvent tenter d'apporter une réponse au problème posé.

Doit-on se méfier de l'utilisation qui sera faite de ces données ?

EL : Il est important que chacun soit sensibilisé à l'usage qui peut être fait de ses données car cela permet de choisir quelles informations personnelles chacun est prêt à partager et dans quel but, afin d’éventuellement mettre en place les procédures qui permettent de limiter ce que l'on partage. Il n’en reste pas moins que refuser de partager certaines données nous impose parfois un service réduit. Je pense qu’un bon modèle est d’aboutir à un usage gagnant-gagnant des données, où l’on paie certains services par un peu de nos données personnelles : ces données permettent souvent un meilleur service, voire un service nouveau.

Par ailleurs, comme toujours lors de l’émergence d’une innovation majeure, le cadre réglementaire s’adapte aux nouveaux enjeux. La nouvelle réglementation européenne (Global Data Protection Regulation), qui entrera en vigueur début 2018, va ainsi grandement renforcer le droit des citoyens en matière de protection de leurs données personnelles, tout en consolidant le pouvoir des autorités protectrices en instaurant des sanctions dissuasives pour les entreprises.

Pour AXA, s’engager de manière ferme sur l’éthique et la protection des données est une volonté forte, car nous considérons que cela contribue à renforcer l’alignement des valeurs et la confiance de nos clients.

AG : L'utilisation des datas va transformer tous les secteurs d'activités, sans exception. Et, comme toutes les révolutions, elle créera des injustices, des incertitudes et des progrès. Je crois que nous sommes à la fin d'une première phase, où les technologies ont atteint une certaine maturité. Aujourd'hui, nous arrivons à une autre étape : il s'agit d'intégrer au mieux ces avancées dans le quotidien des utilisateurs sans susciter de rejet. Un passage crucial et, à mon avis, beaucoup plus délicat.

Bios

Eric Lebigot a passé 17 ans dans le domaine de la recherché en physique théorique (physique quantique et ondes gravitationnelles) en France, aux Etats-Unis et en Chine, travaillant en parallèle comme consultant scientifique dans le domaine de l’industrie. D’autre part, il a récemment co-fondé la startup IviDATA Tools en y occupant le poste de principal Data Scientist. Eric a rejoint AXA en septembre 2015 comme Chief Data Scientist au Data Innovation Lab.

En 2010, Anthony Goldbloom lance Kaggle. Cette plateforme web organise des compétitions en science des données. Des entreprises mettent leurs données à disposition des datas scientists afin de résoudre un problème. « Kaggle est une façon très simple de répondre à des questions complexes, » résume Anthony Goldbloom.

Décryptage

Le big data au service des assurés

L'explosion des informations issues du big data pose de nouveaux défis à la société quant aux limites éthiques à donner à leur utilisation par des entreprises ou des organisations publiques. Les assureurs ont une carte à jouer pour limiter les cyber-risques et développer des outils pour exploiter les données massives dans l'intérêt de tous.

Le big data reste quelque chose d'assez mystérieux pour le grand public alors qu'il ouvre des perspectives nouvelles et fécondes dans une multitude de domaines économiques, biologiques et sociaux. Le tout est de garder le sens de l'arbitrage pour les utiliser à bon escient.

Daniel Kaplan, le cofondateur et délégué général de la Fondation pour l'Internet Nouvelle Génération (Fing), un think tank qui défend le potentiel transformateur des nouvelles technologies, fonde beaucoup d'espoirs en une société qui se donnerait les moyens de collecter massivement des informations personnelles et impersonnelles sans perdre son libre arbitre. Si le cadre général de la gouvernance des données doit être défini par les Etats, les assureurs ont-ils aussi un rôle à jouer pour rendre le big data profitable aux individus et aux organisations en limitant au maximum les dérives et les abus.

L'assurance comme agrégateur de données

François Ewald
Professeur au Centre national des arts et métiers (Cnam)

La révolution des données lance plusieurs défis aux assureurs. Un défi technologique et industriel mais aussi un défi sociétal. Les assureurs vont devoir renouveler leur organisation et leurs techniques de façon à utiliser les données massives pour rendre de meilleurs services aux assurés tout en apportant une vraie plus-value sociale. L'assurance doit prendre conscience d'elle-même comme d'un agrégateur de données. Il s'agit de passer de la notion de risque comme événement à celui de risque au sens large.

Si les assureurs ont dépassé depuis longtemps leur traditionnelle fonction de gestionnaire de sinistres pour se placer en amont des risques, l'explosion des données massives leur offre l'opportunité technologique de renforcer encore davantage leur rôle en matière de prévention. Les informations du big data peuvent en effet rendre de grands services à la société comme l'illustre l'initiative Global Pulse de l'ONU qui vise à fédérer les données des experts les plus divers pour mieux anticiper à l'avenir les crises alimentaires ou les changements climatiques.

Il s'agit de passer de la notion de risque comme événement à celui de risque au sens large.

A charge ensuite aux assureurs d'exploiter ces indicateurs pour développer leurs propres modèles prédictifs et analytiques et répondre plus efficacement et plus rapidement aux assurés lorsqu'il s'agit de calculer et de verser des indemnisations. Les données issues du big data constituent alors un matériau précieux pour la sécurité des biens et des personnes à relayer auprès du public et des entreprises. C'est l'objectif de la campagne My Online (Mein-Leben-Online) développée par AXA en Allemagne dans le cadre de sa politique générale de sécurité de l'information.

Juan Herrera
Responsable de la Publicité du Groupe AXA.

Nous avons créé un site sur lequel nous proposons des tutoriels, des opinions d'experts et de nombreux conseils pratiques pour mieux protéger sa vie privée et celle de sa famille sur Internet, que ce soit sur les réseaux sociaux, sur son portable en utilisant des applications, ou en faisant des achats en ligne. L'idée est de communiquer et de sensibiliser le public sur les multiples données à caractère personnel qui circulent sur Internet. AXA accompagne les assurés non seulement pendant et après le problème mais aussi avant qu'il ne survienne.

Selon Daniel Kaplan, le délégué général de la Fing, les assureurs devraient par exemple bientôt être en mesure de proposer, grâce aux big data, des prestations aux entreprises en matière de prévention pour augmenter le bien-être au travail.

Sensibiliser le public sur les multiples informations à caractère personnel qui circulent sur Internet.

Créer de nouveaux outils

Plus généralement, les acteurs du secteur de l'assurance ont l'opportunité historique d'assumer un rôle de garde-fou vis-à-vis de l'utilisation croissante des informations générées par le big data. A eux de développer les outils pour analyser et encadrer ses impacts sur la société d'un point de vue éthique et écologique.

Des responsabilités nouvelles pourraient prendre la forme d'audits d'algorithmes, de partenariats divers avec des ONG ou des universités pour exploiter les données pour le bien commun. Mais quel que soit le niveau technique de ces outils, c'est au final l'expertise reconnue des assureurs en matière de gestion des risques qui doit permettre aux acteurs d'exploiter les nouvelles opportunités offertes par le big data dans des limites socialement acceptables.

Daniel Kaplan
Délégué général de la Fing

Le big data ne doit pas être perçu comme une émanation brute de la vérité. Son utilisation à des fins commerciales ou sociales doit rester un sujet permanent de discussion et de débat sous l'arbitrage des hommes et non des algorithmes, aussi complexes soient-ils.

Le saviez-vous ?

L'assurance paramétrique, un outil de précision au service des assurés

Apparue au début des années 2000, l'assurance paramétrique couvre les nouveaux risques économiques liés au dérèglement climatique grâce aux images satellites et à la révolution du big data. L'assurance vue du ciel !

1. Au-delà des catastrophes naturelles

... Il y a aussi les « simples » anomalies météorologiques provoquées par le réchauffement climatique global : été historiquement maussade ou anormalement sec, températures hivernales largement au-dessus de la moyenne saisonnière... Des dérèglements moins visibles mais aux conséquences potentiellement tout aussi désastreusespour de nombreux secteurs de l'économie.

2. Le satellite au service des experts d'assurance

Avec un niveau de précision extrême, de l'ordre de 250 m en moyenne, avec à terme une résolution qui devrait être proche de 50 cm, le satellite est capable de définir (et anticiper) au plus près les anomalies météorologiques. Ils permettent surtout une meilleure indemnisation (et plus rapide !) des victimes.

3. L'assurance paramétrique sait quoi faire du big data

Les images satellites fournissent de nombreuses métadonnées (hauteur des vagues, croissance de la biomasse, vitesse du vent...) qui permettent d'évaluer plus finement les risques liés à la météo. Ces données permettent d'anticiper les effets du dérèglement climatique sur les activités des assurés et de les prévenir.

4. Du nord au sud les mêmes enjeux...

La méthode paramétrique a vocation à s'adresser aux secteurs les plus vulnérables face aux variations climatiques : production agricole des pays émergents mais aussi activités économiques tributaires de la météo pour les pays dits « matures », par exemple le tourisme, les transports, le BTP, l'énergie, etc.

5. Partout dans le monde

Grâce aux satellites et aux métadonnées, l'assurance paramétrique est en mesure de proposer des solutions adaptées à n'importe quel assuré dans le monde. Une couverture potentiellement universelle des risques météorologiques qui est à l'origine du partenariat noué par AXA avec l'IFC-Banque Mondiale.

Le big data change nos vies

Y a-t-il un avant et un après big data ? Qu'est-ce que les données changent aujourd'hui dans nos vies ? Réponses.

Mots-clés: L'assurance de demain