Marie Bogataj Directeur AXA Research Fund

Femmes & hommes : sommes-nous égaux en matière de santé ?

Les femmes vivent plus longtemps que les hommes. C’est un fait. Mais est-ce pour autant le signe d’une place privilégiée dans le traitement des pathologies ? Pas si sûr. Car si elles vivent plus longtemps, elles passent plus d’années que les hommes en mauvaise santé. Un paradoxe qui met en lumière des inégalités aux causes complexes, multifactorielles et bien présentes tout au long de la vie. Les déconstruire est un enjeu de santé publique adressé à l’ensemble des acteurs de la chaîne de soins. Prendre soin de chacun
17 juin 2019

« Maladies de femmes » : de la différence à l’inégalité

Certaines inégalités entre les femmes et les hommes sont moins connues que d’autres. À l’instar de celle en matière de santé, pourtant bien réelle et, malgré tout, souvent écartée du débat public. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Quand on parle d’inégalités en matière de santé, de quoi parle-t-on exactement ? Certes, certaines différences biologiques existent. Par exemple, de nombreuses femmes connaissent au cours de leur vie une ou plusieurs grossesses et accouchements, qui peuvent donner lieu à des pathologies spécifiques. Ainsi, selon l’OMS, 800 femmes meurent chaque jour de causes évitables liées à la grossesse et à l’accouchement. N’oublions pas non plus que le cancer du sein est le cancer le plus meurtrier chez les femmes, celui du col de l’utérus le quatrième. Ou encore que 60 % des malades d’Alzheimer en France sont des femmes.

L’inégalité émerge avant tout quand l’égalité des chances n’est pas assurée, quand un défaut de diagnostic, d’accès aux soins ou de suivi apparaît en raison même du sexe de la personne. Et cela s’exprime à différents niveaux :

Dans la connaissance même de la spécificité de la maladie chez les femmes

Prenons le cas d’une maladie 100 % féminine : l’endométriose. Alors qu’elle concerne une femme sur dix, elle est restée longtemps méconnue, faute de considérer comme symptôme à part entière le fait d’avoir des règles douloureuses. Encore aujourd’hui, il faut entre 8 et 10 ans pour diagnostiquer la maladie, lui laissant alors le temps de se développer et de devenir plus difficile à traiter.

Prenons aussi le cas d’une pathologie mixte : les maladies cardio-vasculaires. Il est frappant de constater que seules 35 % de femmes sont intégrées aux essais cliniques sur le sujet, alors même qu’elles sont plus susceptibles que les hommes de ne pas survivre à un malaise cardiaque.

Cela pose la question d’une approche différenciée, prenant en compte les spécificités de chaque sexe, pour des traitements plus adaptés et efficaces.

La persistance du stéréotype de genres

Si nous regardons ces inégalités à la racine, qu’y trouvons-nous ? Le mythe du « sexe faible » qui perdure encore aujourd’hui dans l’imaginaire collectif. Les femmes étant perçues comme plus enclines à se plaindre, sous prétexte qu’elles seraient plus fragiles physiquement et psychologiquement.

Catherine Vidal s’est emparée de ces sujets. Neurobiologiste, elle est co-responsable du groupe de travail « Genre et recherche en santé », au sein du Comité d’éthique de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale).

Catherine Vidal
Neurobiologiste, co-responsable du groupe de travail « Genre et recherche en santé »

Les inégalités en santé s'expliquent en partie par les représentations sociales liées au genre féminin ou masculin. Celles-ci influencent l’attitude des patients dans la façon dont ils vont exprimer leurs symptômes et avoir recours ou non au soin.

Mais les stéréotypes de genre conditionnent aussi le comportement des soignants qui peuvent avoir une écoute différente en fonction du sexe du patient.

Par exemple, à symptôme égal, une patiente qui dit ressentir une oppression dans la poitrine se verra davantage prescrire des anxiolytiques, alors qu’un homme sera orienté vers une consultation en cardiologie.

Mais attention : ces biais dans les représentations sont tout aussi néfastes pour les hommes. Ils sont par exemple sous-diagnostiqués pour l’ostéoporose qui est considérée comme une maladie de femmes. Ou encore dans le cas de la dépression souvent moins diagnostiquée chez les hommes qui expriment leurs symptomes différemment des femmes. Lutter contre les inégalités et les discrimiatons en matière de santé est bénéfique pour tous !

Alors comment combattre ces biais de représentations ? Surtout, et avant tout, par de la pédagogie à la fois auprès du grand public et des professionnels de santé – durant leurs études et en formation continue. Le groupe de réflexion « Genre et recherche en santé » de l’Inserm a ainsi réalisé six vidéos « Genre et santé : attention aux clichés » et conduit en 2017 le premier colloque d’envergure sur le sujet : « Sexe et genre dans les recherches en santé, une articulation innovante ».

Des facteurs économiques et sociaux aggravants

Catherine Vidal souligne l'importance de la précarité économique et sociale dont les femmes sont les premières victimes :

Catherine Vidal
Neurobiologiste, co-responsable du groupe de travail « Genre et recherche en santé »

Emplois précaires tenus à 70% par des femmes en France, petites retraites, pénibilité du travail sous-estimée, prépondérance des femmes à la tête d’une famille monoparentale… Mais également violences physiques et sexuelles. Cette réalité sociale entraîne une dégradation des conditions de vie qui va avoir des conséquences graves sur la santé physique ou mentale et peut conduire à renoncer au soins.

Appréhender les inégalités en santé, c’est donc prendre en considération l’ensemble de ces facteurs – à la fois biologiques, socio-culturels et économiques. C’est en cela qu’il s’agit d’un sujet global de santé publique.

9ans
Temps moyen pour diagnostiquer l’endométriose
pathologie qui touche 10 à 15 % de femmes en âge de procréer
56%
des femmes meurent de maladies cardiovasculaires
contre 46 % des hommes (gare aux idées reçues !)
€1million
c’est le montant de l’aide du Fonds AXA pour la Recherche
consacrée à la santé des femmes

Notre parti pris : agir pour la santé des femmes

Comment dès lors endiguer ces stéréotypes de genre en santé ? Toute la chaîne de soins a sa part à jouer. Notre équipe AXA Research Fund a ainsi pris la mesure de cet enjeu. C’est pourquoi nous consacrons cette année 1 million d’euros pour permettre à la recherche d’améliorer la santé des femmes. Découvrons quatre des huit projets que nous soutenons sur le sujet :

1. Réduire la mortalité maternelle grâce à un meilleur diagnostic des saignements à risque

D’après l’OMS, les hémorragies post-partum représentent la principale cause de mortalité maternelle (1/3 des décès survenus lors de l’accouchement). Et pourtant, la plupart pourrait être évitée avec une meilleure anticipation du phénomène, 30 % demeurant inexpliquées et survenant chez des femmes ne présentant pas de risques a priori. L’une des explications données par Michelle Lavin, hématologue au Royal College of Surgeons à Dublin (Irlande) soutenue par AXA, serait le manque de connaissance – entraînant un défaut de diagnostic – sur les troubles de la coagulation congénitaux. Celle-ci s’est alors donné comme ambition de mieux identifier et répertorier les cas à risques sur la base d’un simple questionnaire, qu’elle entend diffuser plus largement auprès des équipes médicales pour optimiser le dépistage. En savoir plus.

Dr. Michelle Lavin
Boursière du Fonds AXA pour la Recherche

La santé féminine – et plus particulièrement la santé reproductive – a longtemps été négligée. Parler du saignement des femmes – notamment celui survenant durant un accouchement – est encore tabou, y compris chez les femmes elles-mêmes. Ce silence se confronte pourtant à une réalité : chaque année près de 14 millions d’entre elles font l’expérience d’une hémorragie post-partum. Nous devons donc prendre à bras le corps ce problème et innover pour le résoudre.

2. Une nouvelle stratégie pour combattre l’ostéoporose

Une femme sur trois de plus de 50 ans connaîtra au cours de sa vie une fracture due à l’ostéporose. Et d’ici les 50 prochaines années, le nombre de fractures de la hanche devrait doubler, représentant un poids supplémentaire pour la santé des femmes, mais aussi pour les systèmes de santé.

Cette maladie touche également les hommes, mais la ménopause la favorise, en provoquant des déficiences en oestrogène. Or, remplacer l’œstrogène comporte de nombreux risques d’effets secondaires, dont celui de provoquer le cancer du sein. Pour Laura Velázquez Villegas, chercheuse en post-doctorat à la Faculté des Sciences de la Vie de l’École Polytechnique fédérale de Lausanne (Suisse), il est donc nécessaire de travailler sur des pistes alternatives. C’est pourquoi, avec le soutien d’AXA, elle a décidé d’explorer une approche innovante en examinant notamment le rôle des acides biliaires produits par le foie dans le renouvellement des os. Les premiers résultats sont très encourageants. En savoir plus.

Dr. Laura Velazquez Villegas
Boursière du Fonds AXA pour la Recherche

Avoir une fracture est très douloureux et handicapant. Cela a un impact très fort que la qualité de vie des femmes, non seulement sur le plan physique, mais aussi sur le plan psychologique, car elles perdent alors leur confiance en elles et leur autonomie. Il est donc urgent d’innover dans les traitements que nous leur proposons.

3. Améliorer la santé des femmes en réduisant les maux de dos

86 % des femmes développent des maux de dos durant leur grossesse, notamment au niveau des lombaires. Pourtant les causes de ces douleurs sont peu connues, car peu étudiées. Nina Goossens, bénéficiaire d’une bourse AXA au département des sciences de la réadaptation de l’Université d’Hasselt en Belgique, souhaite apporter des éclairages nouveaux sur les mécanismes en jeu à travers une approche innovante liée à la notion de proprioception (notre capacité à évaluer la position de notre corps dans l’espace) mêlant explications biologiques mais également sociales et psychologiques. Son objectif : identifier les facteurs de prévention et améliorer les stratégies thérapeutiques. En savoir plus.

Dr. Nina Goossens
Boursière du Fonds AXA pour la Recherche

Les maux de dos chez les femmes enceintes sont très fréquents. De ce fait, ils sont considérés comme faisant partie intrinsèque de la grossesse. On leur demande donc de “faire avec”. C’est pourquoi le phénomène est peu étudié, les professionnels de santé préférant se concentrer sur des symptômes considérés comme graves. Les douleurs exprimées par les femmes sont alors peu prises au sérieux. Et pourtant, les conséquences peuvent être très lourdes physiquement car 10 % d’entre elles souffrent de séquelles graves pouvant durer plusieurs années après l’accouchement. Mais aussi moralement en raison de la frustration, du sentiment d’impuissance et de l’anxiété générés – pouvant même remettre en cause l’envie plus tard d’avoir un nouvel enfant.

4. Diagnostiquer les cancers du col de l’utérus grâce aux nanotechnologies

Le cancer du col de l’utérus causé par certains types de papillomavirus sexuellement transmissibles est le quatrième cancer le plus courant chez les femmes, et le deuxième dans les régions du monde les moins développées. Pour le dépister, les méthodes de diagnostic sont encore très coûteuses et nécessitent un équipement lourd.

Serap Aksu, ingénieure physicienne à l’université de Koc à Istanbul (Turquie), a tenté un pari avec le soutien d’AXA : et si le diagnostic pouvait se faire à l’aide d’un appareil portable à la fois plus pratique, peu onéreux et hautement performant ?

Pour cela, elle a mobilisé son expertise dans les nanotechnologies pour s’appuyer sur les propriétés optiques de certaines nanostructures métalliques et créer un équipement de dépistage totalement inédit. En savoir plus.

Serap Aksu
Boursière du Fonds AXA pour la Recherche

Grâce à ce nouveau dispositif, nous avons un diagnostic plus précis, plus facile à mettre en œuvre et moins coûteux pour permettre une prise en charge précoce et donner les meilleures chances de guérison à toutes les femmes à travers le monde.