Guillaume Lehallier Product Design & Ecosystem Manager

I Believe I Can Fly My AXA Drone

L'assurance de demain
5 sept. 2016

Passionnés d'innovation, Guillaume Lehallier et l'équipe AXA Drones ont poussé le Groupe AXA à utiliser les drones au quotidien. En quoi ces appareils autonomes peuvent être utiles aux assureurs ? Comment s'en servir au mieux sans se perdre ni se disperser dans toutes les possibilités qu'ils offrent ? Il nous raconte son histoire, à l'occasion du Paris Drone Festival 2016.

La première fois que j'ai entendu parler des drones à la télévision, c'était au journal du 20 heures. On avait surpris l'un de ces appareils high-tech en plein survol d'une centrale nucléaire. À l'époque, c'était tout ce que les médias semblaient retenir de cette révolution technologique : l'aspect angoissant, mystérieux, de ces appareils sans pilote embarqué. Ce genre de réaction anxieuse est classique quand une nouveauté technologique émerge. Pour les passionnés de nouvelles technologies, dont je fais partie, c'est toujours l'enthousiasme qui l'emporte sur les autres sentiments. Je suivais donc l’arrivée des drones dans le domaine civil depuis quelques temps, et je commençais à percevoir les innombrables opportunités offertes par cette technologie, au-delà de servir d'énième sujet d'angoisse pour journaliste un peu trop pressé.

Par exemple, comme les autres aficionados, je savais qu'Amazon testait déjà des drones pour améliorer la qualité et la rapidité de ses livraisons, surtout dans les zones très enclavées ; que la SNCF y voyait, enfin, le remède aux vols récurrents de caténaires par des trafiquants de cuivre qui frappent régulièrement ses 30 000 km de voie autrement impossibles à surveiller ; que le secteur agricole les mettait au service de ses prévisions climatiques et de la supervision des cultures… Et qu'aux États-Unis, l'assureur State Farm envisageait de les utiliser pour ses expertises de sinistre. Mon employeur, AXA, pourrait-il en faire autant ? Y songeait-il ? Je me posais la question sans aller franchement plus loin : je travaillais alors aux Ressources Humaines du Groupe, l'innovation technique n'était pas vraiment mon domaine professionnel.

Puis j'ai entendu parler du projet Start-in, le concours d'innovation mondial interne à AXA. Avec deux collègues, Laura Rosado, Ewa Sulima, nous avons décidé de participer. Notre projet : développer l'utilisation des drones au sein du Groupe, convaincre notre direction et nos collègues qu'une telle technologie nous permettra de mieux protéger nos clients et d’être plus efficace dans la conduite de nos opérations, spécifiquement sur nos activités de protection et de prévention. Ils pouvaient par exemple aider à évaluer les dommages subis par des villages après une tempête ou des inondations, à trouver les origines d'incendies ayant ravagé des appartements, voire des immeubles entiers, à expertiser au plus vite des usines envahies de fumées toxiques. Bien sûr, le drone peut se rendre sans difficulté là où ce serait trop dangereux pour un humain. Mais surtout, il peut prendre un nombre presque infini de photos en haute définition et les partager instantanément avec qui de droit.

L'équipe AXA Drones (Guillaume à gauche, Laura en face à droite) lors du hackathon Start-in 2015
Ewa (en vert) et Guillaume testant leur drone pendant le programme Start-in 2015

Très vite, avec Laura et Ewa, nous avons commencé à rencontrer des passionnés de drones et des experts de gestion sinistre ainsi que des ingénieurs prévention, pour mieux connaître chacun de ces sujets. C'est comme ça que nous avons compris que cette technologie permettait d'aller encore plus loin : on peut équiper un drone de caméras et d'appareils photo, bien sûr, mais aussi de capteurs de toutes sortes (de chaleur, d'humidité, de champs électromagnétiques…), de GPS, d'altimètres, de lasers permettant de calculer des distances au millimètre près. Autant d'outils qui pourraient s'avérer utiles pour les expertises, mais aussi pour la prévention. C'est-à-dire, tout simplement, pour identifier tout ce qui est susceptible de causer un accident ou des dommages à un lieu. Trouver ses points faibles. Et élaborer les méthodes ou installations qui permettront de les éviter.

Pour remporter ce concours d’innovation, nous avons d'abord dû nous former nous-mêmes. Laura et Ewa travaillaient comme moi au siège mondial d’AXA, aucun de nous n'était directement concerné par la technologie dans le cadre de notre travail. Mais, naturellement curieux et motivés à l'idée de relever le challenge, nous avons appris, nous avons lu, nous nous sommes abonnés à des revues ou sites spécialisés, nous avons rencontré des professionnels du domaine.

Je ne suis pas prêt d'oublier cette période de ma vie : les heures passées au café avec mes trois complices et nos ordinateurs, avant ou après le travail, à affiner nos études de cas et nos business-models ; nos interviews de pilotes de drones ou d'entrepreneurs qui montaient leurs propres sociétés de location ou d'analyse d'image —quand ce n'était pas les deux en même temps— ; et bien sûr notre propre formation express au maniement de ces appareils, pour ressentir et vivre nous-mêmes, concrètement, ce que signifie un tel exercice. Comme je me souviendrai longtemps du jour de la présentation au sommet parisien de Start-in, quand nous avons fait voler un drone à quelques centimètres d'Henri de Castries, qui était alors le PDG de l'ensemble du Groupe… Comme je me souviendrai de la fête qui a suivi la proclamation des résultats et l'annonce de la mise en place réelle du projet !

Aujourd'hui, nous utilisons les drones en France, en Suisse, en Belgique, au Mexique et en Turquie. Nous avons commencé petit, une mission par-ci, une mission par-là : mettre une idée en œuvre et la confronter au réel permet toujours de récolter son lot d'enseignements et de surprises. Nous sommes donc encore dans une phase d'apprentissage, mais ces nouvelles pratiques portent déjà des fruits. Yves Hanoulle est expert manager pour la région Flandres en Belgique. Il a choisi cette « assistance électronique » et en bénéficie concrètement , tous les jours : « Jusqu’à présent, rappelle-t-il, l’expert devait parfois grimper sur une échelle à 10 ou 20 mètres de haut, voire construire un échafaudage ou louer un chariot élévateur, pour accéder à certains lieux… Ce qui oblige à demander une autorisation à la ville, car on peut abîmer le trottoir de la commune, voire la façade du client ! Ça prend du temps, c'est risqué, c’est parfois compliqué à mettre en place… Avec le drone, plus de souci : nous passons un coup de téléphone à notre partenaire en Belgique, Dekra, qui débarque sur le lieu du sinistre un pilote avec son appareil tout équipé. C'est incroyablement plus rapide. Et d'un grand confort pour les clients, ainsi que pour les courtiers potentiels, qui peuvent même suivre en direct les évolutions du drone, dans un bâtiment, simplement en regardant la tablette du pilote. Il est donc possible de le guider ou de lui suggérer des prises de vue particulières…»

En Belgique, AXA réalise des inspections par drones avec la société allemande Dekra
© Alohafred

« Quand les lieux ont été fragilisés, reprend Yves, on peut agir directement, même en cas d’émanations toxiques ou dans des zones à risque, comme —le cas s’est présenté— une serre remplie de verre cassé… Nous pouvons même, si nécessaire, nous livrer à une évaluation minimale des causes comme des conséquences dès notre présence sur les lieux et verser au plus vite un premier acompte du dédommagement global. Au final, le vrai bénéficiaire est le client. Quand une personne ne peut plus habiter chez elle ou exercer son activité professionnelle, un pareil gain de temps n'a pas de prix. »

Photo: Yves (de dos, à gauche), lors de la conférence de presse d'AXA Belgium sur l'utilisation des drones pour l'inspection des sinistres

Quand il est question de nouvelle technologie, la clé consiste bien sûr à ne pas s'endormir. Le groupe Gartner, une entreprise américaine de recherche et de conseil, l'a parfaitement démontré en 2005 avec sa fameuse courbe surnommée "le cycle du hype". Selon eux —même si bien sûr leur étude complète nuance ce schéma— chaque nouveauté technologique va traverser les mêmes évolutions. La première d'entre elles est surnommée "le pic des espérances exagérées" : on a l'impression d'avoir trouvé la solution à tous les problèmes du monde. On le voit très bien en ce moment avec les voitures sans chauffeur, dont tout le monde parle comme si c'était une révolution planétaire sans équivalent. Mais ensuite, l'innovation traverse, dans l'ordre, le "gouffre des désillusions" —quand on se rend compte de tous les problèmes que l'invention ne peut pas résoudre— puis la "pente de l'illumination" (tous ces termes sont ceux du cabinet Gartner), quand on affine le produit pour les utilisations qui sont réellement pertinentes. En matière de drones, d'un point de vue mondial, on en est là. Ces mois-ci, au siège, notre tâche à nous consiste donc à éplucher des dizaines de cas réels, tirés des archives d'AXA, pour évaluer ce que le drone aurait pu ou pas pu faire et nous en comparons les coûts, les délais et surtout la qualité de service délivrée au client. Nous étudions aussi tous les retours d'expérience actuels, pays par pays, les analysons et faisons bénéficier les autres régions de ce que nous en retirons.

Une inspection par drone d'une usine de mise en conserve de thon après l'éclatement d'un réservoir d'eau, août 2015
AXA Corporate Solutions

Mais surtout, nous travaillons à fond sur l'analyse d'image : ça ne sert à rien d'accumuler des giga, voire des téraoctets de données, si on ne sait pas les comprendre. Or c'est encore un domaine en train de s'inventer et de se perfectionner. Je ne devrais peut-être pas le dire, mais c'est le nerf de la guerre. C’est pour cela que nous sommes maintenant accompagnés par les équipes de l’AXA Lab à Lausanne, notamment par Alexandre Delidais, avec qui nous travaillons sur des outils et plateformes qui permettront d’exploiter les images des drones plus efficacement, pour à terme intégrer cette nouvelle source d’information dans nos processus d’expertise.

C'est aussi pour cela que nous travaillons avec des sociétés avec qui nous avons établi une relation de confiance comme en France l’entreprise Dronotec. C’est une start-up spécialisée en inspection technique par drone qui travaille avec un réseau de 90 télé-pilotes dans tout l'Hexagone. Dronotec a été fondée par un ancien expert de l’assurance, Emilien Rose, ce qui apporte une compétence sans équivalent sur l'analyse d'image et l’approche des risques. L’équipe est par exemple capable, d'ores et déjà, après le survol d'une zone par un drone, d'éditer un modèle en 3D de l'endroit sinistré et de le mettre à disposition, en partage simultané, des différentes parties concernées. Avant, tout ce dont disposait un expert pour noter et partager ses impressions ou ses réflexions… C'était un calepin. Ça change la vie, surtout quand il s’agit d’intervenir sur des dossiers sinistres à fort enjeu comme des incendies, inondations ou encore des épisodes de grêle.

Simulation 3D d'un village en Corse réalisée grâce aux images d'un drone (crédits Dronotec)
Visualisation du même village par niveau d'élévation (crédits Dronotec)

En matière de drones, en occident, nous n'avons pas encore atteint la dernière phase de la courbe de Gartner, "le plateau de productivité". Mais nous avons clairement dépassé le stade de la peur et ils arrivent en masse dans le domaine public et sous les sapins de Noël. Ce n'est pas une vue de l'esprit : d'après l'institut GFK cité par Le Monde, 100 000 appareils ont été vendus en 2014, et plus de 285 000, un quasi triplement, l'année dernière ! (source : LeMonde.fr).

Les courses de drones, aux États-Unis, à Moscou, à Seoul ou à Dubaï, réunissent des centaines de milliers de vues sur YouTube. En France, l'exemple est frappant : l'an dernier encore, quand un drone survolait Paris, c'était la panique. Désormais, on organise le Paris Drone Festival au-dessus des Champs-Élysées ! Techniquement, ces machines sont au point, et très abordables. Du point de vue des mœurs, elles suscitent aujourd'hui plus de rêves que d'effroi, signe que le marché est mûr. Même si de mon côté, je l'avoue, en matière de pilotage j'ai encore pas mal de progrès à faire. Je suis encore loin d'être un champion de ce sport 2.0. Mais à dire vrai, mon plus grand plaisir est de découvrir ce qu'il change au quotidien, d'échanger avec des Turcs, des Belges ou des Mexicains, sur des cas pratiques et, au fond, de vivre cette révolution de l'intérieur, aux premières loges.

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