L’art pour questionner les rapports entre l’homme et les nouvelles technologies

Quelle sera la place de la technologie et de la donnée dans notre quotidien d’ici 2025 ? Quelle part la lecture de nos émotions par la machine jouera-t-elle dans ce rapport ? C’est une des questions primordiale abordée par le trendbook 2019 compilé par l’équipe des experts AXA-Foresight. Pour y apporter des éléments de réponse, nous avons demandé à Albertine Meunier de confronter sa sensibilité d’artiste aux machines d’aujourd’hui et de demain. TOUTES LES ACTUALITÉS  |  Prospective
28 févr. 2019

Selon l’International Data Corporation, le nombre de données collectées en 2025 sera dix fois supérieur à ce qu’il représentait en 2016. L’augmentation exponentielle du volume de données disponible représente déjà un monde d’opportunités pour les entreprises, et leur gestion est une source méfiance pour les usagers. Dans un tel contexte, où l’humanité se transforme en données à comprendre et à analyser et à l’occasion de la sortie de notre trendbook sur les projections de notre société à horizon 2025, nous avons voulu prendre de la hauteur et voir ce phénomène au travers d’un domaine qui reste -pour l’instant- le propre de l’homme… l’art.

Albertine Meunier est « artiste numérique ». Ingénieure de formation, elle utilise depuis de nombreuses années Internet comme matériau de création. Ses œuvres ? des livres, des installations, des jeux… qui sont autant de moyens de révéler des dispositifs technologiques immatériels. Pour elle, matérialiser les données permet de les appréhender, de les comprendre, et à terme, de savoir les utiliser.

Quels sont selon vous les nouveaux rapports de l’humain et de la technologie ? Comment les représentez-vous dans votre art ?

Les rapports des hommes avec les technologies sont marqués par un flux massif et continu de données. Mon travail consiste à révéler ces flux immatériels, donc mal compris. En rendant tangibles les données, on en perçoit leur épaisseur, leur quantité… ce qui permet d’appréhender leur valeur. Par exemple, j’ai consigné toutes les recherches que j’ai faites via Google pendant cinq ans dans un livre : My Google Search History. Ce geste anodin, répétitif et perçu comme éphémère, représente finalement un livre épais, une liste ininterrompue de requêtes qui témoignent d’un quotidien, d’habitudes de vie, d’une histoire personnelle et intime. La donnée prend forme, elle est palpable. Son existence est indiscutable. Et en feuilletant le livre, on est à la fois curieux et inquiets. Inquiets car c’est perturbant de voir que l’on est en quelque sorte suivi à la trace. Et l’on perd alors une certaine candeur. En fait, ce livre est la preuve que l’on n’est pas dupes, que l’on peut devenir acteur et qu’un changement de rapport de force est possible. 

En quoi l’art permet-il de penser le monde de demain ?

Pour moi, l’art est avant tout pédagogie. Il donne à voir le monde, permet de le comprendre pour pouvoir agir en conséquence. C’est la raison d’être de toutes les performances que je réalise. Face à un monde de plus en plus digitalisé, on peut se sentir démuni, penser que l’on n’a pas de prise et que l’on ne peut rien faire. Ou alors, et c’est bien sûr ma position, on se donne les moyens de ne pas être dupes. Je veux montrer qu’une prise de conscience - et de contrôle - est possible. C’est une forme de contre-pouvoir. Pour moi, l’art, c’est un lanceur d’alerte aux citoyens.

Que doit-on lire derrière le terme affective computing ? Si la machine a déjà pu être la source de certaines émotions, que dire d’un monde où elle deviendrait capable de les percevoir ?

Pour moi c’est vraiment terrible. Être complètement lisible, c’est un cauchemar ! On sait ce que vous cherchez, si vous vous déplacez et comment, si vous avez peur, faim... C’est notre intimité, notre vie intérieure qui devient décryptable. Pour moi, ce serait une manière trop flagrante de perdre la main. Tant que nous sommes dans un système bienveillant, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre mesure. Mais que se passerait il si ce n’était plus le cas ?

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Il y a autre chose : la machine peut lire des choses qui ne sont pas compréhensibles pour nous. Par exemple, nous ne savons pas lire ou analyser la liste de recherches de My Google Search History. On n’en perçoit que la masse, l’impression de nombre. Une machine, elle, va faire cette lecture, va compter, relier, donner un sens à ces masses de données, et les analyser finement, pour en tirer une conclusion. Et cette conclusion aurait-elle quelquechose de commun avec ce que nous savons de nous-mêmes, de notre expérience ? C’est en cela que nos données nous échappent. La machine nous rend aux chiffres, froidement. Cela questionne !

Selon votre regard d’artiste, quelles seront les interfaces de demain dans cette perspective ?

Pour moi, l’interface première restera l’objet tangible, via le toucher. On aura toujours besoin d’un objet, que l’on use, que l’on peut casser. Voyez comment on garde toujours nos téléphones portables en main. C’est très frappant. En tout cas c’est mon souhait, que ce rapport tactile reste aussi prégnant. La voix prend de la place aussi, c’est vrai. Mais pour moi, elle ne sera pas prédominante, elle s’apparente trop à un monde vaporeux, elle reste en l’air. L’artiste au contraire a besoin d’un rapport au monde plus vivant, ancré au sol. Par ailleurs, je travaille avec Bastien Didier sur l’interface neuronale, du cerveau. Il s’agit d’une forme de télépathie qui sera à terme plus subtile que la voix. La machine sera capable de détecter vos émotions, vos gestes, vos pensées, et d’agir en conséquence… de quoi continuer à nous questionner !

Les nouvelles technologies sont un des chapitres du Trendbook AXA-foresight

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