Henri de Castries Président Directeur Général d'AXA (2000-2016)

Réchauffement climatique: le scepticisme n'est plus de mise, il faut agir

22 mai 2015

Je suis frappé par le bouleversement qui s'est opéré sous nos yeux au cours des cinq dernières années dans la manière dont les acteurs du système financier envisagent le réchauffement climatique. Si l'on revient quelques années en arrière, lors des négociations sur le climat qui ont eu lieu à Bali ou à Copenhague, je ne suis pas sûr que la communauté financière se sentait autant concernée qu'aujourd'hui, et le réchauffement climatique n'était pas une priorité aussi bien identifiée, à la fois en tant que risque et en tant qu'opportunité.

Au cours des deux dernières années, le débat sur le risque lié aux émissions de carbone s'est déplacé des ONG spécialisées, think tanks et autres cercles de réflexion sur la responsabilité des entreprises aux investisseurs activistes et maintenant au G20 et au Conseil de Stabilité Financière.

Cette évolution signale un changement clair dans la perception par les gouvernements du rôle que les acteurs financiers pourraient jouer. Le secteur de la finance n'est plus considéré comme un « ennemi » du développement durable, mais plutôt comme un moteur essentiel de la transition vers une économie décarbonée. La finance fait partie de la solution. Et je ne parle pas ici seulement des institutions financières publiques, qui sont impliquées depuis longtemps dans ce domaine, mais aussi des banques commerciales, des gestionnaires d'actifs et des assureurs rassemblés ici aujourd'hui.

La question de savoir si le réchauffement climatique est une réalité n'est plus de mise. La question est aujourd'hui de savoir quand et sous quelles formes il se manifestera. Le Groupe Intergouvernemental d'Experts sur le Climat (GIEC) est formel : le climat se réchauffe, et beaucoup des changements observés sont sans précédent. Les trente ans qui viennent de s'écouler représentent la période la plus chaude sur les 1400 dernières années dans l'hémisphère Nord et chacune de ces trois dernières décennies a été successivement plus chaude que n'importe quelle autre décennie depuis 1850. Il y a aujourd'hui un consensus au sein de la communauté scientifique sur le fait que les évènements climatiques extrêmes tels que les sécheresses, les inondations ou les tornades vont augmenter tant en fréquence qu'en intensité, frappant particulièrement les pays en développement.

Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour un assureur? Je voudrais d'abord rappeler les deux piliers de l'assurance. La protection d'une part des personnes, des biens et des actifs physiques. L'investissement d'autre part, pour rendre possible cette protection. Cela fait du secteur de l'assurance l'un des rares à pouvoir jouer un rôle à la fois dans l'atténuation du changement climatique et dans l'adaptation de nos sociétés à ses conséquences.

L'investissement

Il est de notre responsabilité, en tant qu'investisseur institutionnel de long terme, de considérer les émissions de carbone comme un risque et d'accompagner la transition énergétique mondiale. A ce titre, il est clair que la combustion du charbon pour produire de l'énergie est aujourd'hui l'un des obstacles majeurs qui se dressent devant nous et nous empêchent d'atteindre l'objectif des 2 degrés Celsius.

C'est la raison pour laquelle AXA a décidé de céder ses investissements dans les entreprises les plus impliquées dans les activités liées au charbon. Cela représente un désinvestissement de 500 millions d'euros. Ce choix contribue à la fois à réduire les risques de nos portefeuilles et à créer une plus grande cohérence avec notre stratégie d'entreprise responsable, afin de contribuer à construire une société plus sûre, plus résiliente et plus durable.

Au-delà de cette stratégie d'exclusion de certains actifs, AXA a également adopté une approche positive. Nous nous engageons à tripler nos investissements verts avec comme objectif de dépasser les trois milliards d'euros d'ici 2020 pour notre actif général, provenant principalement du capital-investissement dans les technologies propres, de projets d'infrastructures vertes, de l' « impact investment » et des obligations vertes.

Ceci étant dit, la mesure qui aura le plus d'impact pour une entreprise de la taille d'AXA demeure l'intégration de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans nos décisions d'investissement. C'est pourquoi nous nous sommes engagés à intégrer ces critères pour toutes les classes d'actifs pertinentes de notre actif général d'ici la fin de l'année 2015.

C'est aussi pour cette raison qu'AXA a signé la « Promesse de Montréal » (« Montreal Pledge »), qui nous engage à évaluer et rendre public l'intensité carbone de nos investissements d'ici décembre 2015. Nous travaillons depuis plusieurs mois à affiner notre méthodologie pour évaluer notre empreinte carbone et cette signature fait de nous le premier assureur à prendre part à cette initiative lancée sous l'égide des Principes des Nations Unies pour l'Investissement Responsable.

L'assurance

Les évènements climatiques extrêmes augmentent en intensité et en fréquence. Pour la seule année 2014, AXA a versé plus d'un milliard d'euros au total pour des dommages liés au climat. Le risque climatique est pour nous un sujet qui n'est plus ni théorique ni idéologique: c'est une problématique cruciale de notre métier, dont nous observons déjà l'impact.

Puisque la bonne appréciation de l'échelle que peuvent prendre de tels risques est cruciale pour nos sociétés, AXA a décidé de sa propre initiative de rendre publique pour la première fois dès cette année l'impact de ces évènements climatiques extrêmes sur notre profil global de gestion des risques.

Plus important encore, à la compréhension de ces risques qui s'aggravent s'attache une responsabilité, celle d'aider nos clients, les villes et les sociétés en général à mieux s'adapter au réchauffement climatique. Nous y parviendrons en promouvant des mesures de prévention et en partageant notre expertise en matière de gestion des risques avec les responsables publics.

Dans les pays développés, nous proposons de plus en plus à nos clients, qu'ils soient des individus ou des entreprises, des systèmes d'alerte précoce et des services de prévention pour faire face aux évènements climatiques extrêmes. Dans le cadre de notre plan stratégique actuel dénommé Ambition AXA, nous assurons pour quelques 64 millions d'euros d'actifs liés à la production d'énergies renouvelables, contribuant ainsi au développement de ce secteur afin qu'il atteigne tout son potentiel. Enfin, nous avons fourni notre expertise et nos conseils à de nombreux gouvernements, tant au niveau de l'Union Européenne qu'à celui des pays qui la composent, quant à la manière de construire des schémas d'assurance contre les catastrophes naturelles à la fois robustes et durables en partenariat avec le secteur privé.

Dans les pays en développement, qui sont souvent les premiers touchés par les conséquences du réchauffement climatique tout en étant les moins assurés, la question est essentiellement d'avoir accès à l'assurance. Dans ce cadre, AXA Corporate Solutions a signé un partenariat avec la Banque Mondiale pour mettre à disposition du plus grand nombre des solutions innovantes d'assurance climatique indicielle (ou encore « paramétrique »). Nous multiplions aussi nos investissements et nos offres liées à la micro assurance et avons récemment mis en place plusieurs partenariats stratégiques avec des acteurs comme Leapfrog ou MicroEnsure.

A travers notre partenariat avec CARE, nous accompagnons des projets de réduction des risques et d'adaptation à ceux-ci en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud afin d'aider les communautés locales à mieux se préparer au réchauffement climatique et à limiter son impact.

Enfin, AXA a rejoint ce mois-ci l' "African Risk Capacity initiative", un mécanisme de réassurance à l'échelle régionale dont la mission est d'aider les Etats Membres de l'Union Africaine à mieux anticiper les évènements climatiques extrêmes et assurer ainsi la sécurité alimentaire des populations les plus vulnérables. Neuf pays devraient être couverts en 2015, et l'objectif est de porter ce chiffre à plus de vingt dans les quatre prochaines années.

Et ensuite ?

Au-delà des engagements d'AXA demeure la question plus large du rôle que l'industrie de l'assurance va jouer dans les années à venir face au réchauffement climatique. De mon point de vue, le lien entre assurance et climat est évident: tous deux requièrent une capacité d'anticipation et des engagements sur le long terme.

Les assureurs exercent un métier unique de par ses perspectives de long terme, avec certaines obligations envers nos assurés qui s'étendent sur trente ans. Et nous savons que les modèles de simulation climatique actuels montrent un impact des risques climatiques en forte augmentation à cet horizon de temps.

Cependant la réglementation financière nous pousse à définir notre stratégie d'investissement dans un horizon de temps plus proche que celui auquel nos obligations nous astreignent en tant qu'assureur. En particulier, les nouvelles règles comptables IFRS et l'absence de traitement différencié pour les investissements de long terme, par exemple dans les infrastructures, nous détournent de la vision stratégique de long terme que le secteur de l'assurance devrait logiquement adopter.

Cela signifie que même si les acteurs responsables de l'industrie de l'assurance vont prendre cette année des engagements pour contribuer à la transition vers une économie décarbonée, ces efforts pourraient ne pas atteindre l'échelle nécessaire. Aussi longtemps que le « risque systémique » lié au carbone ne sera pas correctement intégré dans les cadres réglementaires, à travers des mécanismes efficaces de détermination de son prix et plus largement un traitement favorable des investissements de long terme qui sont nécessaires pour limiter les risques climatiques, ce sera toujours l'affaire de quelques acteurs responsables faisant de leur mieux au sein d'un système financier qui n'est pas conçu dans une perspective durable.

Sept mois nous séparent encore de la COP 21. Nous en appelons donc aujourd'hui aux responsables politiques afin qu'ils envoient les bons signaux au marché: nous attendons du sommet de Paris une plus forte ambition quant à l'accord à trouver. Il faut fixer un agenda clair pour stopper l'augmentation des émissions de carbone dans les années à venir et, surtout, définir la marche à suivre pour réduire à zéro les émissions de carbone sur le plus long terme. Au-delà, nous avons aussi besoin d'une réelle discussion en matière de régulation financière, qui doit fournir de plus fortes incitations à investir sur le long terme.

Je sais que tout ceci est possible. En tant qu'assureur, j'ai été personnellement le témoin à de nombreuses reprises de la capacité de résilience de l'humanité. Cela me donne l'espoir que nous apprendrons des erreurs du passé et choisirons la voie d'un futur durable, qui commence ici et aujourd'hui et débouchera en décembre prochain sur un accord global, juste et ambitieux à la fois. Nous n'avons pas le choix: un monde à +2°C pourrait encore être assurable, un monde à +4°C ne le serait certainement plus.

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